Le voisin d’en dessous

Date
 26 décembre 2018
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Avec Carlton, on jouait aux échecs et il me racontait sa vie. Il avait fait son temps de soldat en Alaska, c’est là qu’il avait appris à jouer. Mais il avait aussi d’autres drôleries à me raconter, ce qui lui donnait plein d’occasions de me distraire de l’échiquier et passer un coup en douce. En Alaska il faisait la garde dans une base US. Affectation humiliante pour un type originaire de l’Alabama, parfaitement en adéquation avec le racisme des militaires.

« Un nèg sur la banquise !, tu parles que ça devait les faire marrer, les sergents recruteurs, me disait-il ».

Il se souvenait parfaitement des moqueries du personnel de l’armée dans le bureau de son patelin.

« Les blacks de l’Alabama ils avaient eu trop chaud pendant leur adolescence, faudrait bien leur faire tâter de la fraîcheur

— voilà ce qu’on me chantait, que cela allait me faire du bien, que loin de tout j’y serais tranquille, que c’était des vacances à la neige puisque les skis étaient à la charge de l’administration, le service militaire qu’ils me proposaient c’était une faveur ».

 

Le cas était classique. Marine de deuxième classe affecté à la garde de la banquise était la fonction la plus dégradante, pire que cuistot, mais moins quand même que cuistot dans le Grand Nord. Il y retrouva pas mal de confrères dans le même cas, ce qui prouvait que la continuité entre l’Alabama et l’Alaska était garantie par l’armée, même aux confins les mêmes préceptes avaient cours.

Protéger son pays des rouges, il s’en foutait un peu Carlton, et cette affectation ne contribua pas à faire de son patriotisme une priorité, cela pouvait même bien devenir un motif pour trahir.

Conformément aux vœux de l’administration, arrivé dans le froid glacial, Carlton assura sa mission à la perfection, il s’emmerdait avec une rigueur parfaitement militaire Ceci et l’ennui hors heures de garde favorisaient la boisson, laquelle était presque gratuite. Fumer de l’herbe également, il était facile de s’en procurer sur n’importe qu’elle étagère des personnels des navettes aériennes qui entretenaient un trafic complétant leur solde d’aéronavale. Froid, ennui, paysage plat et blanc. Carlton buvait et fumait avec les deux ou trois camarades, tous sur cette base pour les mêmes raisons haineuses des filières du recrutement. Les journées se passaient dans l’attente du tour de garde auquel succédaient les heures de villégiature dans les baraques et dans les tourbillons éthyliques.

 

Il n’utilisait jamais son arme, mais comme pour tous sur la base, la sienne était prête, c’était le règlement, et le risque évoqué sans relâche par les instances supérieures de la base de voir débarquer des Russes était la grande raison pour maintenir un semblant d’ordre chez ces désœuvrés. D’ailleurs, l’invasion déjà moins que probable n’advint jamais.

Alors garder la base n’était pas plus inquiétant que de surveiller un hall d’immeuble du Bronx, au dire de certains c’était même moins dangereux. Mais faire son service sans faire péter quelques coups, vider quelques chargeurs n’était pas envisageable. Après tout un concierge du Bronx lui aurait plus d’occasions de faire usage d’armes diverses, battes de baseball et flingues au cas. Alors Carlton et ses amis trouvèrent le moyen d’aller s’entraîner alors qu’il n’y avait aucun champ de tir. Pour se distraire, lui et ses collègues, partaient en patrouille dans les plaines de glace, tranquilles, en scooter des neiges et avec tout, le bastringue, bouteilles, sandwichs, tout un convoi de copains en goguette, mais armés sérieusement en automatiques. Au motif d’une reconnaissance pour du soviet, la patrouille partait à la chasse, et pour du gros, pour se faire un ours blanc ! Il me raconte et j’étais choqué, j’essayais de lui expliquer que l’ours, merde, c’était du sérieux, une espèce en voie de disparition déjà à l’époque. Carlton avait prévu, il me devinait, je ne devais pas être le premier a défendre la cause des animaux, surtout l’ours un genre si populaire quand il est en peluche, Cheryl, Rose, et tous ses proches lui avaient à un moment ou a un autre également dit que ce n’était pas bien, que c’était même un délit.

« L’espèce en voie de disparition c’est nous qu’il me balançait et objection ! on ne chassait pas l’ours blanc, on l’exécutait. »

Une nuance que cette inattendue déclaration de Carlton, et pour appuyer là où il faut, il me fit savoir qu’en plus ils prenaient leur pied à descendre le plantigrade.

« Je t’explique, un ours il se tient souvent debout comme un homme, bien droit, et en plus là, c’est un truc vivant entièrement blanc, comme les types qui nous font chier en Alabama, alors t’offense pas, je cause histoire de chez nous ».

Il se marrait à chaque fois, imparable astuce qui donnait du poids à l’argument

« Tu comprends, avec les autres mitrailleurs, d’abord on était bourrés, alors ça nous venait naturel de jouer tout à coup de faire une expédition punitive, puisqu’on était tous en tenue réglementaire spéciale Grand Nord, parka et tout l’attirail, on était habillés des pieds jusqu’au bonnet en blanc comme les autres abrutis du sud, sauf nos bonnets qui n’étaient pas pointus, il n’y avait que nos gueules de nègre qui se voyaient de loin ».

Et il repartait plié en deux.

« Oui, ce n’était pas une chasse, mais un jugement, c’était nous le Ku Klux Klan pour une fois, et on allait se faire un blanc poilu, nous redistribuions les rôles, seulement cela, tu ne comprends pas.

— L’ours quand il était assez près, on le cernait, on l’emmerdait, on l’insultait de tous les jurons possibles qu’on se prend, nous, tous les jours, régulièrement en pleine poire, tu n’es pas d’ici, mais tu peux piger non ? On envoyait à l’ours des sales nigger !, du bronzé !, du bwana ! »

Et ils l’insultaient jusqu’à ce que, alcool aidant, l’ours qui se tenait plutôt distant, observant la troupe gesticulante, à peine curieux, sa nature profonde lui faisant calculer une éventuelle opportunité pour croquer un des ivrognes, accepte enfin le rôle du pauvre mec au milieu de la ronde infernale de clowns aux blouses d’infirmier et chapeau façon Merlin l’Enchanteur, oui, à ce moment-là l’ours montrant quelques signes de lassitude, surtout à cause du chahut et des gueulements, commençait à douter. Si la peur devenait décelable, en tous cas ce que la patrouille pensait être de la peur, l’ours était enfin le nègre, celui qui transpire, qui devient gris en imaginant les suites probables du scénario. L’ours, qui lui en vérité n’imagine rien du tout, était toutefois investi d’honneurs dus à tout condamné. Il devenait, dans le délire de Carlton et ses copains, la victime désignée de l’autre communauté. Bien sûr il restait blanc l’ours sur la banquise et la troupe ici présente ne pouvait même pas le lyncher, c’eut été compliqué vu la taille du condamné et l’absence absolue d’arbres. Les rôles étaient inversés, c’est tout. D’ailleurs avant de le dessouder ils avaient le culot de chanter « Church in the Wildwood » une petite rengaine du Ku Klux Klan, un ultime hommage pour l’ours.

 

« Come to the cross by the wildwood,
Oh’ come to the cross in the dale,
No spot is so dear to a Klansman,
As the fiery cross in the dale ».

 

Et quand la salve partait, c’est que la bête avait accédé à la dignité indispensable qui va de pair avec la bonne justice sudiste, c’était l’incarnation des ancêtres, les tireurs exorcisaient le passé en gueulant, tous les rites avaient été suivis avec soin. La dépouille était abandonnée sur l’étendue blanche infinie, blanc sur blanc, rien ne se distinguait plus.

« La croix en flammes, elle manquait évidemment. »

Quand il me racontait cela il optait, soit pour un ton professoral, comme un ethnologue très sérieux, soit changeait malicieusement sa voix juste pour faire des effets qui le menait à une autre bordée de rigolade bien placée. Il rajoutait que le Ku Klux Klan, ces cons-là, agissait presque exclusivement de nuit, car pour la croix en feu c’était plus joli sous les étoiles, elle se voyait de loin. Mais lui et son escouade ils s’en foutaient d’agir en nocturne. La nuit, le jour, au-delà de l’arctique cela se confond. La nuit c’est presque six mois là où ils étaient, une aubaine pour y aller de bon cœur, il n’y avait pas d’horaire pour la chasse maudite.

Grande nuit dans l’arctique

 

Ça se tenait comme histoire. Je ne pouvais rien dire, j’osais plus, et puis je voyais bien que cela lui tenait le corps les douleurs du sud. Le rire exagéré c’était pour ne pas pleurer finalement.

On reprenait la partie, et picoler cela pouvait éventuellement retenir les larmes.

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